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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 11:48

RETROUVEZ NOS IDEES LECTURE ICI : http://lesmondesmagiques.wix.com/librairie#!-propos3/chaj

 

Henri Michaux possède une écriture très belle, très originale. C'est un créateur ! Dans Ailleurs, il nous propose le récit de ses voyages dans des pays assez bizarres.

 

31-michaux

 

Sa plume est sobre, élégante, pourtant, le lecteur plonge dans un univers étrange. Les faits relatés avec le calme et la précision d'un anthropologue sont tout à fait étonnants.

Ainsi les Hacs, peuples d'esthètes assez sauvages qui organisent des démonstrations de violence classées en fonction de leur intensité : combat, cambriolage, lâché d'animaux féroces, exécutions, tous ces spectacles ont des numéros et l'observateur inquiet est aussitôt rassuré par les autochtones (« C'est un spectacle, un spectacle parmi d'autres. Dans la tradition, il porte le numéro 24 »). Et puis les Emanglons, susceptibles et fragiles, qui ne supportent pas les difficultés respiratoires et font étrangler les malades par une belle jeune fille vierge – laquelle trouvera ensuite plus facilement un mari. Les Gaurs, qui sacrifient leurs enfants ou leurs doigts au dieu Kambol. Les bergers d'Eau qui au pays de la magie sifflent les sources. Les Mages qui pour s'obliger à souffrir, déposent leurs plaies sur des murs abandonnés.  

Michaux nous découvre ainsi de nombreux peuples et décrit leurs coutumes avec un soin de justesse extrême. Quel voyage ! On est troublé parfois par ces façons de faire qui nous sont à la fois étrangères et familières, et comme il est d'usage à la lecture de ce type de récit, lorsqu'un explorateur découvre des territoires et des mœurs différentes de celles usitées dans nos sociétés, on apprend beaucoup sur celles-ci, et aussi sur nous-mêmes.

 

Chez Michaux on fait toujours fausse route. La nature humaine n'est plus une nature, ou alors à la condition que cette nature soit une torsion, une ligne ou des lignes fracturées, nouées, déliées. C'est l'absence d'humanité qui frappe, l'humanisme est sans cesse bafoué, déjoué, mais l’humain n’en est pas moins humain (il n'y a pas tellement de « monstres » chez Michaux). Alors c'est tout le temps la fantaisie, celle dont on rêve, celle qui fait peur, celle qui est nous, qui nous regarde.    

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 10:49

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Ce titre pourrait presque suffire à nous inciter à lire ce livre ! C'est un petit roman d'aventure qui contient beaucoup de bonnes recettes : un grand départ pour l'inconnu, une terre de tous les dangers et des personnages déséspérés. On peut s'attendre à ce que cela bouge et on est pas déçu. Le style donne une impression de dynamisme et d'efficacité.

 

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Le scenario est assez brutal – Traven ne fait pas de cadeaux à ses héros – mais très subtil malgré l'atmosphère féroce. Ce qui m'a plus avant tout, ce sont les situations critiques, les tensions. On sent bien que les choses basculent pour très peu, on est toujours sur un fil ténu, qui ballote les personnages dans des directions étranges. On aurait pas été surpris que ça se passe autrement non plus.

Le lecteur suit ces chercheurs de trésor avec un mélange d'attachement, d'identification et une sorte de dégout pour leur bêtise et leur cruauté. Rien n'est enviable mais on aimerait y être. Il souffle une sorte de goût de l'aventure chez Traven, un "parfum de liberté" qui n'est pas fait de clichés et de ficelles grossières mais de cet entrelac de contraires que sont réellement ses personnages.

Les espaces traversés y sont aussi pour quelque chose : sans que de nombreuses descriptions ralentissent le récit, on sent la montagne, les rochers, la rivière. Et on imagine les trognes de ces aventuriers, trop pleins d'espoir pour que les choses tournent bien. Le dénouement sera d'une ironie cruelle. 

 

Disponible chez Sillage à la librairie.

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 10:19

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C'est un drôle de livre en prose, un de ces livres qui fascine et déstabilise le lecteur. Nous suivons Malte Laurids Brigge dans ses promenades à Paris, dans ses souvenirs, dans ses réflexions. Il n'y a pas vraiment d'histoire dans ces cahiers, les différentes parties sont juxtaposées les unes aux autres et reliées par le personnage de Malte. Tout est bizarre, fantastique presque, et très juste.

 

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C'est un livre dont il est difficile de parler car il est périlleux de le faire sans opérer des réductions, des classements ; or on voudrait pouvoir rendre sensible toute sa richesse. Il semble que Rilke soit poète jusque dans sa façon d'imprimer des images dans l'esprit du lecteur. La mort du Chambellan, qui prend possession du domaine et hurle des nuits entières, réveillant les femmes enceintes par delà les nuits et les murs des chaumières. La femme qui plongée en elle-même, se réveille brusquement et arrache son visage, qui lui reste dans les mains. La grande table de cérémonie d'Urnekloster où se côtoient réel et souvenirs, vivants et morts. Ces vieillards et ces mendiants qui se penchent vers le passant et lui font des signes d'intelligence incompréhensibles.

L'angoisse habite ce livre, l'angoisse de la mort, mais surtout de la mort impersonnelle, la mort des grandes villes et des hôpitaux. Rilke fait voir avec beaucoup de grâce la cruauté des cités modernes, le vide, l'absurde qui les ronge. Et nous suivons les pensées de Malte, qui trouve refuge dans l'écriture, avec prudence :

 

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

 

 

Les Cahiers sont une longue dérive mélancolique sur la crise de la modernité, du personnage, sur les désillusions du progrès. C'est un texte qu'on pourrait rapprocher d'Ulysse de Joyce et de L'homme sans qualités de Musil. Mais dans Les Cahiers l'aspect poétique de la spectralité, l'impression que tout se passe comme dans un rêve renforce l'efficacité. Ce ne sont pas les longues discussions de Musil ou les explosions de Joyce. Il y a une sorte de solennité qui m'a paru très troublante. On se croirait à la fin d'un monde et peut être que c'était le cas, que c'est cela que Rilke a consigné dans ce très beau livre. 

 

Disponible en Point Seuil à la librairie.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 12:06

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L'histoire du "vieux de la montagne" est ici romancée de façon magnifique. On y suit la secte des assassins et les péripéties extraordinaires de son chef, le grand maître Hassan Ibn Sabbâh.

L'action se passe dans ce grand rocher fascinant, Alamut "le nid d'aigle". Isolés du reste du monde, de jeunes combattants sont préparés à une guerre sainte qui doit reposer sur leur adhésion totale à la foi ismaélienne. Pour s'assurer de cette obéissance, leur grand chef va chercher à comprendre les mécanismes de la croyance.

 

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Alamut est un très bon roman d'aventure. Les descriptions sont élégantes, l'action est rapide et on dévore très facilement ces quelques centaines de pages. Certaines des images vous restent en mémoire, même plusieurs années après la lecture, ainsi, la jeune Halima, nouvelle venue espiègle dans le harem d'Hassan, que les eunuques se lancent comme une petite balle légère. Mais au delà de l'aspect "livre qu'on ne lâche plus", Alamut contient aussi une réfléxion très intéressante sur l'acte de croyance et sa formation. On y assiste à la naissance d'une possession collective, ce qui est très impressionnant, et devait servir à l'auteur pour dénoncer les totalitarismes. Pourtant, il ne faudrait pas réserver ces remarques aux Etats totalitaires et conserver tout cela en tête pour le destin de chaque formation collective par exemple. Il faut faire attention à nos croyances les plus profondes, elles sont souvent ce que nous avons de plus cher mais peuvent aussi nous faire basculer vers le pire. Voici qui pourrait être la "morale" de ce livre, fascinant avant tout.

 

La réflexion sur la croyance s'accompagne d'une réflexion sur la réel et la vérité. Hassan Ibn Sabbâh, discutant avec l'élite de ses fidèles, observe que nos actions sont dirigées par ce que nous croyons réel plutôt que par ce qui est réel. Ainsi, un avare qui enfouit son trésor et le croit en sécurité mourra heureux, alors même que ce trésor a été volé à son insu. Aussi bien, s'il le croit en péril il souffrira les pires angoisses alors même que sa raison de vivre est sous terre, bien protégée. De ce paradoxe qui révèle beaucoup sur notre rapport au monde, le vieux de la montagne saura tirer toutes les conséquences.

 

 

Ce roman pourrait être rapproché de L'orde Blaise Cendrars, où l'auteur nous raconte d'une plume efficace un enthousiasme collectif dévastateur : l'histoire vraie de la ruée vers l'or ou comment la promesse abstraite de la grande richesse a concrétisé la ruine d'un pays, d'un paysage et d'au moins un homme.

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 12:24

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On me disait de Gracq que c'était un très grand auteur, un des derniers "grands" écrivains... Des choses qui font envie et qui ne font pas envie en même temps. Un jour, sans trop savoir pourquoi et sans avoir le temps de me mettre à lire, j'ai entamé Le rivage des Syrtes :

 

 

La Seigneurie d'Orsenna vit comme à l'ombre d'une gloire que lui ont acquise aux siècles passés le succès de ses armes contre les Infidèles et les bénéfices fabuleux de son commerce avec l'Orient : elle est semblable à une personne très vieille et très noble qui s'est retirée du monde et que malgré la perte de son crédit et la ruine de sa fortune, son prestige assure encore contre les affronts des créanciers ; son activité faible, mais paisible encore, et comme majestueuse, est celle d'un vieillard dont les apparences longtemps robustes laissent incrédule sur le progrès continu en lui de la mort.

 

Et j’ai continué ma lecture.

 

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Le "style" de Gracq met en jeu le plaisir de l'écriture, un travail extraordinaire pour arriver à maitriser la langue si bien qu'on peut l'écrire comme on la parle, d'une traite. Alors il s'agit d'un récit, d'une histoire, d'un voyage dans lequel on est pris et dans lequel on rêve. Pour moi c'est le même plaisir que de regarder un film d'aventures. On objectera peut être qu'il ne se passe pas grand chose dans les romans de Gracq, mais qu'entend-on vraiment par là ? Ici, un nom propre "Orsenna", suffit à convoquer tout un imaginaire. On voit des batiments, on voit des coutumes, des fêtes, des guerres. Dans une salle des cartes on voit le monde, l'étranger, la nostalgie, la désuétude. On se promène dans le roman comme on visite un chateau fort. C'est le fait de soulever par l'ennui, par l'attente des personnages, tout un éventail de possibilités existentielles, de montrer toute la bizarrerie qu'il y a dans une guerre par exemple, qui rend ces livres si forts. On peut voir l'envers des choses, ce qui les rend possible : on ne voit pas "la guerre" mais l'attente, les déceptions, les malentendus qui la font arriver. Gracq est un auteur de l'imaginaire, mais grâce à celà, il est très près des choses de la vie, du monde moral, des questions existentielles.

 

Il est à rapprocher, par sa force d'évocation des moments hésitants, des espaces limites, des zones confuses, de cet illustrateur merveilleux qu'est Chris Van Allsburg, notamment dans Les mystères de Harry Burdick . On pense aussi aux Falaises de marbre de Junger qui dégage cette même qualité de pierre solide, déposée dans un jardin depuis longtemps abandonné et battue par les vents. Il y a une musique, le rythme lent d'une rivière qui s'écoule, dont les eaux sont parfois retenues par un rocher qui convoque des sonorités, un imaginaire. Dans des phrases longues, Gracq sait ainsi trouver les mots qui condensent des images, images qui viennent s'ajouter au flot monotone de l'attente et l'accompagnent. La vie souterraine de l'imagination, le surplus de sens qui irrigue chaque chose est alors rendu sensible dans une contrée où les hommes attendent et rêvent à ce qui parfois advient, en le conjurant constamment.    

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 10:16

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Karl Kraus était un personnage de la Vienne du début du siècle, rédacteur en chef pendant quarante ans d'une revue pamphlétaire et satirique, Die Fackel (le flambeau). Il ne cessera de dénoncer les abus de la presse (sa bête noire), les corruptions, les hypocrisies, les petites et grandes faiblesses et les lâchetés de ses contemporains. Elias Canetti, dans la deuxième partie de son autobiographie intitulée Le flambeau dans l'oreille, décrit l'aura que possédait cet écrivain intransigeant : sa revue était lue par tous les intellectuels de l'époque, et des centaines de personnes assistaient à ses conférences et à ses lectures, lors desquelles Kraus se mettait en scène, faisant parler dans sa bouche de nombreuses voix qui fascinaient ses auditeurs. Les derniers jours de l'humanité est une énorme pièce de théâtre (environ 800 pages, mais il en existe une version plus courte, pour la scène), que Kraus a écrit à Vienne pendant la première guerre mondiale, qu'il appelait le «carnaval tragique ».

 

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Dégouté par les envolées bellicistes et patriotiques de la presse et par le comportement des Viennois devant la grande boucherie, il consigne méthodiquement les attitudes de ceux qui l'entourent, les anonymes, hommes et femmes du peuple, enfants, la foule, les personnalités, les acteurs, les journalistes surtout, les hommes de guerre, l'empereur. La pièce compte sans doute des milliers de personnages qui tous viennent donner voix à l'ensemble désolant que forme ces Derniers jours de l'humanité. Le texte est truffé d'allusions au contexte de la Vienne en guerre, et joue avec des citations authentiques, fidèlement rapportées ou cent fois déformées, comme cette phrase de l'empereur, « Rien ne m'aura été épargné », qui revient sous diverses formes dans la bouche de nombreux personnages. Un tiers de l'ouvrage environ est constitué d'extraits de journaux, que Kraus rapporte tels quels. L'ensemble est un patchwork monstrueux, qui fait vivre avec une force incroyable les voix de l'époque, de façon mi-réelle, mi-parodique. Mais ce qui est vraiment terrible, c'est qu'on sent bien que l'exagération satirique de Kraus n'a pas été beaucoup forcée, il suffit de jeter un œil autour de nous et dans nos journaux pour comprendre qu'en temps de guerre, il ne faudrait pas beaucoup pousser pour entendre à nouveau les phrases des journalistes et personnages de toutes sortes qui peuplent les Derniers jours de l'humanité.

 

C'est un livre sur la terrible puissance du « on-dit ». Canetti avait conçu, notamment à partir des conférences de Kraus, une théorie des « masques acoustiques » : il définissait les personnages de ses romans, mais aussi les hommes et les femmes qu'il rencontrait en chair et en os, par leurs voix, leurs souffles. Nous vivons dans un vacarme de voix, de postures, de masques qui nous renvoient à des positions, des attitudes par rapports aux faits que nous partageons. Le masque, c'est ce qui fait passer la voix.

Les derniers jours de l'humanité est une pièce faite de masques acoustiques cruels, banalement terribles, des voix dures et déterminées. La force du livre de Karl Kraus, et c'est peut être là son ressort critique, railleur, c'est d'avoir montré comment ces voix pouvaient constituer une harmonie, un tonalité, une ambiance. Après quelques centaines de pages, les propos choquent mais sont fluides. Dans la bouche des enfants résonnent les mots de la guerre sur un air de comptine. On peut dire des horreurs sur une douce mélodie et en accord, en harmonie avec beaucoup d'autres voix. C'est cela qui est effrayant, avoir mis en scène l'horreur comme un concert, non dissonant. On voit comment se forment des opinions terribles, comment elles s'organisent.

La première page est comme la dernière, mais il est bien de se plonger dans ce livre jusqu'au bout, pour ressentir toutes les nuances des voix que Kraus met en scène, et embrasser pleinement ce terrible concert.     

 

Disponible chez Agone

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 12:43

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Jean Potocki, polonais, savant, politique et diplomate voyageur de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème nous est surtout connu par cet étonnant ouvrage qu'est Le manuscrit trouvé à Saragosse. Le titre du roman fait singulièrement écho aux péripéties qu'aura traversé ce texte pour arriver jusqu'à nous. Vingt fois remanié par son auteur, publié par fragments, en France puis en Pologne, traduit, retraduit, plagié de nombreuses fois, tombé dans l'oubli, jamais roman n'aura eu un destin aussi rocambolesque que celui des personnages qu'il met en scène. C'est l'édition, très partielle de Roger Caillois qui a fait redécouvrir en France ce morceau de littérature à la fin des années 50. Mais les coupes opérées dans le récit par le spécialiste de littérature fantastique qu'est Caillois, et l'accueil enthousiaste de Tzvetan Todorov, autre grand spécialiste des mystères en littérature occulteront très longtemps le reste du roman. Les éditions José Corti en proposent dans les années 80 une version plus complète (bien qu'imparfaite, les spécialistes se référeront aux éditions plus savantes de deux chercheurs dévouées à l'écrivain polonais, Triaire et Rosset).

 

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Qu'y a-t-il dans ce roman? On y sent l'esprit des lumières, le roman philosophique, le roman picaresque et ses aventures invraisemblables, les sulfureux débuts du roman noir avec une bonne dose de mystère et d'érotisme. Le manuscrit est un ouvrage luxuriant, qui déborde de tous côtés, qui entraîne le lecteur dans d'innombrables histoires à tiroirs qui s'ouvrent les unes après les autres, semblant répéter cycliquement les mêmes péripéties inquiétantes. Caillois voyait d'ailleurs en Potocki l'inventeur de l' « inadmissible susceptible de régularité », des sautes temporelles qui viennent déstabiliser lecteur et personnages et qui portent en elles le retour possible du cauchemar déjà advenu. Le manuscrit trouvé à Saragosse est un roman mosaïque, un grand puzzle dont toutes les pièces n'ont ni la même valeur, ni le même éclat (car il faut bien avouer que certains passages peuvent paraître fastidieux), mais dans son ensemble, c'est un texte réjouissant, une grande plongée dans des mondes imbriqués d'où naissent des histoires tortueuses et véritablement étonnantes.  

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 10:44

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Elizabeth Goudge avait eu beaucoup de succès au milieu du 20ème siècle, puis ses livres étaient tombés dans l'oubli. Les éditions Phébus rééditent ses romans depuis quelques temps. Cette romancière avait beaucoup écrit pour les enfants, et cela se sent, même dans les ouvrages destinés aux adultes.

 

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 L'arche dans la tempête m'a fait l'effet d'un beau conte, dans lequel il est agréable de se plonger. Le récit se déroule sur une île anglo-normande, et raconte l'histoire d'une famille de fermiers très unis malgré les divers rebondissements qui vont les ébranler. L'écriture d'Elizabeth Goudge possède un charme fou, et si elle verse parfois dans l'eau de rose, cela n'affecte en rien la force de ce livre, bien au contraire. Comme une conteuse, ou comme une romancière anglaise, elle sait nous attacher à des personnages à la fois pittoresques et un peu forcés, et nous plonger dans leur univers. Car dans L'arche dans la tempête, les ambiances et les atmosphères de l'île, les paysages, les vents, les ruisseaux sont aussi importants que les membres de la petite famille, et tout vibre à l'unisson. Elisabeth Goudge a une qualité particulière qui gagne l'adhésion du lecteur, même dans des romans moins réussis que celui-ci : elle aborde la nature avec une poésie rare, et sait parler des sous-bois, des grandes herbes, des fleurs, des falaises.

On est jamais loin du roman « cucul » si l'on peut dire. Mais on y est pas du tout. Je suis impressionné quand les éléments d'un livre semblent « dangereux », lorsqu'on risque de tomber dans la vulgarité, la grossièreté du trait ou dans des sentiments exagerés mais que cela n'arrive pas. Ici, l'intrigue familiale mêlée à l'appréhension délicate des éléments, l'attention portée aux rythmes des saisons servent une histoire dont la force de fascination relève de celle des destins froissés des romans de Thomas Hardy. Ce n'est pas une petit conte tout rose et indigeste mais une grande vague tendre et enivrante.

 

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 10:30

courbet pour stifter

 

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C'est un court roman d'initiation, ou peut être une longue nouvelle qui aurait pu trouver sa place dans le recueil Les grands bois. En tout cas Stifter réussit à faire vivre ses personnages et les paysages dans lesquels ils se questionnent, grandissent, se rencontrent, avec une économie de mots très intrigante. On a l'impression de voir des chemins de montagnes, des lacs extraordinaires, de nombreuses matinées différentes, tout un nuancier de sensations vives que l'on retrouve aussi dans la peinture de l'auteur, et l'on s'aperçoit que le vocabulaire n'est jamais très riche, ni très varié. Stifter est cet auteur qui parvient à parler d'une vie possible avec une simple nouvelle, avec quelques remarques justes sur la jeunesse par exemple, et avec des phrases dans le genre de « la forêt était très belle ce matin-là » !

Il y a donc une subtilité cachée, un coup de magie qui recouvre toute son écriture, peut être est-ce un attachement à la description de moments forts de la vie et qui ne tourne jamais au pathétique, peut être que ce sont les moments auxquels, au contraire, on ne pense pas nécessairement et qui sont peut être porteurs de beaucoup de sens. Le départ du jeune homme de sa maison, par exemple, n'est pas une simple scène, on assiste au flottement qui entoure ces moments décisifs, à la ballade qui trompe l'ennui, on comprend ce qui compte dans les rapports entre le héros et son domaine. C'est peut être là son secret, s'attacher à ces moments qui sont des seuils, parler du voyage ET de ses préparatifs, de l'ennui qui précède l'aventure... faire vivre en lisant cette drôle de sensation que l'on peut connaître en errant dans la chambre de notre enfance. Ce genre de moments là.

Oui, ce que j'aime chez Stifter, c'est la simplicité, la banalité presque, qui vient toucher juste. Le vocabulaire pourrait sembler réduit, mais c'est pour le mieux. Cette lecture repose et émerveille, avec peu de moyens. Pas de bavardages, pas de paraphrases, si les arbres sont grands et leur feuillage vert, quel besoin de s'encombrer d'autres adjectifs ? Stifter se meut dans un paysage essentiel qui nous parle aussitôt, qui nous atteint avec une grande force. Les sentiments y sont également simples, au moins dans l'Homme sans postérité (le roman Brigitta, que nous aimons aussi beaucoup, paraît plus tortueux), ils se déploient dans de grands aplats, comme des couleurs très pures sur une grande toile ordinaire.

On retrouve cet éclat, cette simplicité et ce côté un peu banal dans certains des tableaux d'Adalbert Stifter qui était aussi un peintre. (Un de ses tableaux illustre notre présentation du roman de Jünger, Les falaises de Marbre, le tableau qui illustre cet article est de Courbet).  

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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 09:56

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Un chirurgien opère le cerveau de sa pupille, une jeune fille douce et soumise, pour ôter la barrière qui voile aux humains la véritable nature du monde, le "grand dieu pan". Ayant vu le terrible dieu, la jeune fille devient irrémédiablement idiote. Ailleurs, une fillette, familière des chemins forestiers et des anciens lieux de cultes païens, sème autour d'elle la misère et la mort. Dans un hôtel particulier de Londres, une belle femme semble mystérieusement liée à des suicides en série.

 

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Petit bijou, ce court roman ou grande nouvelle a tout pour faire rêver. Il fait partie des textes qu'on lit en une fois et qu'on regrette de ne pas pouvoir redécouvrir. Avec élégance, l'aventure parcourt des domaines différents, la morale, la nature, la ville, la rémanence des croyances enfouies...Plusieurs qualités y étoffent le registre fantastique et lui donnent son piquant : d'abord le récit à plusieurs voix qui campe l'action dans un temps assez long. Au fur et à mesure que le mystère se renforce, il prend le statut d'un traumatisme collectif. Puis la confrontation au rationnalisme d'une époque et à des personnages faits pour qu'on se retrouve en eux, dans leurs contradictions. Enfin la brieveté de l'histoire, tout en efficacité.

Le roman développe un condensé fabuleux de thèmes et de motifs magico-religieux bien exploités. Mais Arthur Machen nous séduit également par son art de voiler son récit : les nombreuses voix, les différentes temporalités laissent ouverts quelques abîmes, que le dénouement ne comble qu'imparfaitement. Aussi, les images du récit viennent se bousculer et se fixent en nous, comme dans un délicieux cauchemar.   

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