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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 10:16

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Karl Kraus était un personnage de la Vienne du début du siècle, rédacteur en chef pendant quarante ans d'une revue pamphlétaire et satirique, Die Fackel (le flambeau). Il ne cessera de dénoncer les abus de la presse (sa bête noire), les corruptions, les hypocrisies, les petites et grandes faiblesses et les lâchetés de ses contemporains. Elias Canetti, dans la deuxième partie de son autobiographie intitulée Le flambeau dans l'oreille, décrit l'aura que possédait cet écrivain intransigeant : sa revue était lue par tous les intellectuels de l'époque, et des centaines de personnes assistaient à ses conférences et à ses lectures, lors desquelles Kraus se mettait en scène, faisant parler dans sa bouche de nombreuses voix qui fascinaient ses auditeurs. Les derniers jours de l'humanité est une énorme pièce de théâtre (environ 800 pages, mais il en existe une version plus courte, pour la scène), que Kraus a écrit à Vienne pendant la première guerre mondiale, qu'il appelait le «carnaval tragique ».

 

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Dégouté par les envolées bellicistes et patriotiques de la presse et par le comportement des Viennois devant la grande boucherie, il consigne méthodiquement les attitudes de ceux qui l'entourent, les anonymes, hommes et femmes du peuple, enfants, la foule, les personnalités, les acteurs, les journalistes surtout, les hommes de guerre, l'empereur. La pièce compte sans doute des milliers de personnages qui tous viennent donner voix à l'ensemble désolant que forme ces Derniers jours de l'humanité. Le texte est truffé d'allusions au contexte de la Vienne en guerre, et joue avec des citations authentiques, fidèlement rapportées ou cent fois déformées, comme cette phrase de l'empereur, « Rien ne m'aura été épargné », qui revient sous diverses formes dans la bouche de nombreux personnages. Un tiers de l'ouvrage environ est constitué d'extraits de journaux, que Kraus rapporte tels quels. L'ensemble est un patchwork monstrueux, qui fait vivre avec une force incroyable les voix de l'époque, de façon mi-réelle, mi-parodique. Mais ce qui est vraiment terrible, c'est qu'on sent bien que l'exagération satirique de Kraus n'a pas été beaucoup forcée, il suffit de jeter un œil autour de nous et dans nos journaux pour comprendre qu'en temps de guerre, il ne faudrait pas beaucoup pousser pour entendre à nouveau les phrases des journalistes et personnages de toutes sortes qui peuplent les Derniers jours de l'humanité.

 

C'est un livre sur la terrible puissance du « on-dit ». Canetti avait conçu, notamment à partir des conférences de Kraus, une théorie des « masques acoustiques » : il définissait les personnages de ses romans, mais aussi les hommes et les femmes qu'il rencontrait en chair et en os, par leurs voix, leurs souffles. Nous vivons dans un vacarme de voix, de postures, de masques qui nous renvoient à des positions, des attitudes par rapports aux faits que nous partageons. Le masque, c'est ce qui fait passer la voix.

Les derniers jours de l'humanité est une pièce faite de masques acoustiques cruels, banalement terribles, des voix dures et déterminées. La force du livre de Karl Kraus, et c'est peut être là son ressort critique, railleur, c'est d'avoir montré comment ces voix pouvaient constituer une harmonie, un tonalité, une ambiance. Après quelques centaines de pages, les propos choquent mais sont fluides. Dans la bouche des enfants résonnent les mots de la guerre sur un air de comptine. On peut dire des horreurs sur une douce mélodie et en accord, en harmonie avec beaucoup d'autres voix. C'est cela qui est effrayant, avoir mis en scène l'horreur comme un concert, non dissonant. On voit comment se forment des opinions terribles, comment elles s'organisent.

La première page est comme la dernière, mais il est bien de se plonger dans ce livre jusqu'au bout, pour ressentir toutes les nuances des voix que Kraus met en scène, et embrasser pleinement ce terrible concert.     

 

Disponible chez Agone

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