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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 10:19

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C'est un drôle de livre en prose, un de ces livres qui fascine et déstabilise le lecteur. Nous suivons Malte Laurids Brigge dans ses promenades à Paris, dans ses souvenirs, dans ses réflexions. Il n'y a pas vraiment d'histoire dans ces cahiers, les différentes parties sont juxtaposées les unes aux autres et reliées par le personnage de Malte. Tout est bizarre, fantastique presque, et très juste.

 

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C'est un livre dont il est difficile de parler car il est périlleux de le faire sans opérer des réductions, des classements ; or on voudrait pouvoir rendre sensible toute sa richesse. Il semble que Rilke soit poète jusque dans sa façon d'imprimer des images dans l'esprit du lecteur. La mort du Chambellan, qui prend possession du domaine et hurle des nuits entières, réveillant les femmes enceintes par delà les nuits et les murs des chaumières. La femme qui plongée en elle-même, se réveille brusquement et arrache son visage, qui lui reste dans les mains. La grande table de cérémonie d'Urnekloster où se côtoient réel et souvenirs, vivants et morts. Ces vieillards et ces mendiants qui se penchent vers le passant et lui font des signes d'intelligence incompréhensibles.

L'angoisse habite ce livre, l'angoisse de la mort, mais surtout de la mort impersonnelle, la mort des grandes villes et des hôpitaux. Rilke fait voir avec beaucoup de grâce la cruauté des cités modernes, le vide, l'absurde qui les ronge. Et nous suivons les pensées de Malte, qui trouve refuge dans l'écriture, avec prudence :

 

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

 

 

Les Cahiers sont une longue dérive mélancolique sur la crise de la modernité, du personnage, sur les désillusions du progrès. C'est un texte qu'on pourrait rapprocher d'Ulysse de Joyce et de L'homme sans qualités de Musil. Mais dans Les Cahiers l'aspect poétique de la spectralité, l'impression que tout se passe comme dans un rêve renforce l'efficacité. Ce ne sont pas les longues discussions de Musil ou les explosions de Joyce. Il y a une sorte de solennité qui m'a paru très troublante. On se croirait à la fin d'un monde et peut être que c'était le cas, que c'est cela que Rilke a consigné dans ce très beau livre. 

 

Disponible en Point Seuil à la librairie.

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